Parmi les transformations récentes de l’État béninois, laquelle a eu l’impact le plus concret sur l’efficacité de l’action publique ? Une question qui m’a été adressée récemment à l’occasion d’un échange professionnel sur LinkedIn. Elle paraît simple. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on cherche à y répondre à partir de données probantes plutôt que d’impressions.
Au cours de la dernière décennie, le Bénin a engagé plusieurs transformations importantes de son administration publique : réforme de la gestion des finances publiques et déploiement du budget-programme, dématérialisation des procédures, modernisation de la gestion des agents de l’État, développement de l’identification numérique, amélioration de la transparence budgétaire et renforcement progressif des mécanismes de suivi de la performance.
Toutes concourent, à des degrés différents, à améliorer les conditions de mise en œuvre de l’action publique. Mais s’il fallait identifier celle dont les effets sont aujourd’hui les plus directement perceptibles dans le fonctionnement de l’administration et dans sa relation avec les citoyens, je retiendrais la transformation numérique de l’État.
Les données disponibles documentent une transformation profonde des capacités numériques de l’administration. Elles ne permettent pas d’établir causalement que celle-ci aurait produit davantage de gains d’efficacité que toutes les autres réformes. La conclusion proposée est une appréciation analytique fondée sur la convergence de plusieurs indicateurs.
Une transformation que les données permettent de mesurer
L’évolution du Bénin dans le GovTech Maturity Index (GTMI) de la Banque mondiale fournit un premier élément d’appréciation. Cet indice évalue quatre grandes dimensions : les systèmes centraux de l’administration, les services publics numériques, la participation numérique des citoyens et l’environnement institutionnel favorable à la GovTech. Il ne mesure donc pas directement l’efficacité de l’État, mais renseigne sur sa capacité à mobiliser les technologies numériques pour améliorer son fonctionnement.
Entre 2020 et 2022, le score global du Bénin est passé de 0,345 à 0,678. Sur la composante consacrée aux services publics numériques, il est passé de 0,527 à 0,804. L’édition 2025 confirme cette progression : le pays affiche désormais un GTMI de 0,723, tandis que son score relatif aux services publics numériques atteint 0,863.
Autrement dit, en cinq ans, le niveau de maturité GovTech du pays a connu une progression particulièrement importante. Mais ces indicateurs n’ont de sens pour l’action publique que s’ils se traduisent dans les usages.
Quand la transformation devient perceptible pour l’usager
C’est probablement dans la relation entre l’administration et le citoyen que le changement est le plus visible. Le développement duPortail national des services publicspermet aujourd’hui d’accéder à distance à un ensemble de démarches et prestations administratives, dont certaines sont partiellement ou entièrement dématérialisées.
Ce changement peut sembler essentiellement technique. Il touche pourtant directement plusieurs dimensions classiques de l’efficacité administrative : les déplacements imposés aux usagers, les délais de transaction, la standardisation des procédures et la traçabilité des demandes.
À cela s’ajoute une transformation encore plus structurante : l’identification numérique des personnes. Selon la Banque mondiale, près de 99 % de la population béninoise avait été enrôlée biométriquement à fin mai 2025 et plus de 7,7 millions de personnes disposaient d’un Numéro personnel d’identification. Plus de 6,1 millions de certificats avaient également été délivrés gratuitement.
L’enjeu dépasse largement la délivrance d’une pièce d’identité. Une identification unique et fiable constitue une infrastructure permettant potentiellement de mieux relier les citoyens aux différents services de l’État, de limiter les doublons, de sécuriser certaines prestations et, lorsque les systèmes sont effectivement interopérables, d’éviter qu’une administration demande à un citoyen une information qu’une autre détient déjà.
Du service administratif au pilotage de l’intervention publique
La transformation numérique gagne également les politiques sectorielles. Dans l’agriculture, la Banque mondiale indiquait début 2025 que le Projet de transformation numérique des régions rurales du Bénin avait permis l’enrôlement de plus de 103 000 personnes, dont près de 31 000 femmes, sur des plateformes destinées notamment à faciliter l’accès à l’information, aux équipements agricoles et à des outils d’aide à la décision.
Dans un autre domaine, le lancement, en janvier 2026, de la plateforme « 229 Cadre de Vie » introduit une logique intéressante : permettre aux citoyens de signaler directement certains problèmes affectant leur environnement afin que ces informations puissent alimenter l’intervention des services compétents.
Le numérique n’est plus uniquement un moyen d’obtenir plus facilement un document administratif. Il peut devenir un outil de détection des besoins, de circulation de l’information et de déclenchement de l’action publique.
Mais l’autre grande transformation est budgétaire
Il serait réducteur d’expliquer les progrès récents de l’efficacité publique au Bénin par la seule transformation numérique. Une autre évolution mérite une attention particulière : la réforme de la gestion des finances publiques et le renforcement de la transparence budgétaire.
Les résultats de l’Open Budget Survey 2025 sont significatifs. Le Bénin obtient 77/100 en transparence budgétaire, 52/100 en participation publique et 72/100 en contrôle budgétaire. Sur longue période, la transparence est passée de 49/100 en 2019 à 65/100 en 2021, puis 79/100 en 2023, avant de s’établir à 77/100 en 2025. La participation publique est, elle aussi, passée de 24/100 en 2019 à 52/100 en 2025.
Les deux transformations n’agissent toutefois pas exactement au même niveau. La réforme budgétaire améliore principalement la manière dont l’État programme, alloue, exécute, contrôle et rend compte de ses ressources. La transformation numérique modifie directement la manière dont l’administration fonctionne, identifie ses usagers, traite certaines demandes, fait circuler l’information et délivre des services. C’est cette transversalité opérationnelle qui me conduit à considérer la seconde comme l’évolution dont l’impact concret est aujourd’hui le plus immédiatement perceptible.
Digitaliser ne signifie pas automatiquement être plus efficace
Le nombre de plateformes créées, le nombre de services disponibles en ligne ou même un bon score international de maturité numérique ne suffisent pas à démontrer une amélioration de l’efficacité de l’État. Le GTMI mesure principalement la maturité des dispositifs GovTech, et non leur impact causal sur les résultats des politiques publiques.
Une autre limite tient à l’accès aux outils numériques. Selon la dernière donnée disponible de la Banque mondiale, 34 % de la population béninoise utilisait Internet en 2024. Une administration plus numérique doit donc conserver des mécanismes permettant aux populations moins connectées ou moins familières des outils numériques d’accéder effectivement aux services publics.
Les indicateurs qu’il reste à documenter publiquement
- Le délai d’une procédure avant et après dématérialisation.
- Le coût administratif moyen d’une prestation.
- Les économies effectivement générées pour l’État.
- Le taux de satisfaction et l’usage effectif par les usagers.
- Le degré réel d’interopérabilité des bases de données.
- La traduction des gains administratifs en meilleurs résultats de politiques publiques.
Le prochain saut : passer de l’État numérique à l’État piloté par les données et les résultats
Le Bénin a incontestablement franchi une étape importante dans la numérisation de son administration. Les indicateurs internationaux, l’identification numérique, les plateformes de services et les transformations sectorielles en apportent plusieurs illustrations convergentes.
Mais la prochaine étape pourrait être plus ambitieuse encore. Elle consisterait à relier systématiquement :
Autrement dit, il ne s’agirait plus seulement de disposer d’une administration numérique ou d’une administration qui mesure son niveau d’exécution, mais d’une administration capable d’utiliser systématiquement les données et les résultats pour décider où intervenir, comment intervenir et où réallouer les ressources lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous.
Au-delà du nombre de plateformes ou de services dématérialisés, quelques indicateurs pourraient devenir systématiques : coût unitaire des prestations, délai moyen de traitement, taux d’utilisation effective des services numériques, disponibilité des plateformes, satisfaction des usagers, économies générées, degré d’interopérabilité et effets observés sur les résultats sectoriels.
Aujourd’hui, la transformation numérique de l’État me paraît être celle dont les effets opérationnels sont les plus visibles et les plus transversaux. Demain, le véritable enjeu sera de démontrer qu’elle permet d’obtenir de meilleurs résultats publics, plus rapidement et à moindre coût.
C’est probablement à cette condition que nous pourrons véritablement passer de la modernisation de l’administration à une amélioration mesurable de la performance de l’action publique.
Repères méthodologiques
Sources
Cette analyse repose principalement sur des publications de la Banque mondiale, de l’International Budget Partnership et du Gouvernement du Bénin. Les indicateurs de maturité numérique ne doivent pas être interprétés comme une mesure causale de l’efficacité globale de l’État.
- Banque mondiale — GovTech Maturity Index 2025Méthodologie et données internationales sur la maturité GovTech.
- Banque mondiale — GovTech Maturity Index 2022Évolution des systèmes GovTech, notamment en Afrique de l’Ouest et du Centre.
- Banque mondiale — Transforming lives in BeninDonnées relatives à l’identification biométrique, au NPI et aux certificats délivrés.
- Banque mondiale — From fields to marketsRésultats du projet de transformation numérique dans le secteur agricole au Bénin.
- International Budget Partnership — Open Budget Survey 2025Scores du Bénin en matière de transparence, de participation et de contrôle budgétaires.
- Ministère du Numérique et de la DigitalisationPrésentation des résultats du Bénin dans le GovTech Maturity Index 2025.
- Gouvernement du Bénin — 229 Cadre de ViePrésentation de la plateforme nationale de participation citoyenne et d’aide à la décision.
- Banque mondiale — Utilisateurs d’Internet au BéninWorld Development Indicators, dernière donnée disponible : 2024.